
Nous partageons un fantôme Monsieur Orsenna. Sans doute ne devrais-je pas dire "partager", ce n'est n'est pas le bon mot, ça ne lui plairaît pas. Avoir un fantôme en commun, mais cela vous le saviez.
A peine ai-je eu connaissance de la sortie de votre livre que je suis allée le chercher, sachant vers quoi j'allais. Moi qui, depuis deux ans ai choisi cette terre qu'elle aimait, où nous nous retrouvions. Terre qui est la mienne, où j'ai laissé mon père, lui aussi militaire, emporté par cette même maladie. Savez-vous ce qui c'est passé la première fois que je suis allée la voir (après l'avoir laissée en un bord de mer ensolleillé, éblouissant, où elle m'a pris dans ses bras "pleure, ma grande, pleure", me serrant, si fort, face aux passants qui se retournaient); je cherchais le chemin de l'endroit où elle est restée et, pourquoi, je ne sais, impossible de retrouver le nom de ce village que je connais.
Je pensais à elle, tout le temps, et puis, à un feu rouge, quelque part dans Brest, une camionette blanche s'est arrêtée devant moi, sur l'arrière on pouvait lire quelque chose comme: "Jardinier paysagiste à..." l'endroit où elle est. Je garde l'image d'un fond blanc, lettres peintes. Alors, j'ai souri, et j'ai pleuré aussi et je me suis rendue là-bas. Arrivée sur place,je ne savais pas où elle était. J'ai fermé les yeux, marché, et...je l'ai trouvé tout de suite. Il pleuvait, j'ai déposé deux petites fleurs des champs. Une pour elle, et une pour moi. Je sais, c'est bête. C'est pour l'amitié.
Maintenant que je suis ici tout le temps, je viens m'assoir prés d'elle, de temps en temps. Je m'assure aussi d'être seule. Je lui parle, je lui demande son avis, comme nous le faisions. Que son sourire et sa voix me manquent. Et ses yeux. Et ses questions. Elle m'accompagne souvent.
Pour d'autres raisons, comme vous, j'ai poursuivi l'univers des fantômes. A moi aussi, la mort m'a pris l'être que j'aimais. Et me l'a rendu. Et cela, c'est terrible. Car elle s'est servie au passage. Elle a gardé pour plus tard, sans doute, une partie de ses souvenirs (les plus beaux, les nôtres), une partie de lui-même qui n'est plus là. Savez-vous ce que c'est que de côtoyer un vivant et d'espérer son fantôme? A moi aussi, on a parlé de deuil. Je sais tout cela. Mais le présent est là. Alors, comme vous, j'ai parcouru des univers entiers pour tenter de savoir où passent les fantômes. Vous avez trouvé la "promesse" (si belle) et, ce faisant, m'avez fait comprendre quelque chose. Moi, je scrute l'intervalle. C'est ce que j'ai trouvé, et que je continue d'explorer. Comme un lien, entre ce qui est, et, ce qui n'est plus. Une possibilité de transcendance, peut-être. Juste, une possibilité. J'ai lu moi aussi de nombreux ouvrages de physique (et de physique quantique), écouté des conférences, interrogé des spécialistes. J'ai lu tout ce qui touche au Temps. Je lis toujours.
Je voulais juste vous dire cela. Vous remercier. Vous dire, si vous le voulez bien, que j'irai lui parler de votre beau livre.Que j'irai regarder ce paysage qu'elle aimait tant et dont elle me disait que, pour elle, c'était le plus beau au monde.
"La chanson de Charles Quint", Erik Orsenna, roman Stock (2008)